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vendredi 3 septembre 2010
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Intervention de M-C Lasnier Réunion du FPF le 08 juillet 2010 Assemblée Nationale
Deux géants aux pieds d’argile
ou De la difficulté d’être une puissance culturelle
mardi 13 juillet 2010
par Marie-Christine Lasnier
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Introduction.

La puissance politique, la puissance militaire, la puissance économique permettent à un pays d’être un acteur sur la scène internationale. Cependant, le rayonnement de ce pays n’est pas tout à fait suffisant au regard de l’Histoire. On se souviendra de lui pour avoir eu un homme politique d’envergure, remporté une victoire décisive, trouvé des solutions à une crise économique. C’est déjà remarquable. Il y manque quelque chose de l’ordre du solaire, de l’ordre de la grandeur. Il y manque ce qui donne un sentiment d’appartenance, de fierté aussi à tout individu, fût-il « un déraciné mal guéri de ses racines », un délocalisé, un immigré : savoir qu’autrefois son pays fut un grand pays de culture et qu’on s’en souvient encore. Apporter une contribution à l’histoire de la pensée humaine, ou à ce qu’on appelait jadis les Humanités ou les Belles-Lettres ; avoir une langue créatrice qui permette, parce qu’elle n’est pas devenue un simple outil, de moduler tous les rapports complexes qui agencent les pensées entre elles ; créer dans le domaine artistique, ce domaine énigmatique et silencieux, et permettre ainsi d’exprimer concrètement le génie d’un pays, de mettre en forme ses traits propres – voilà ce qui relève de l’excellence culturelle.

Donner naissance à des personnages (artistes, écrivains, philosophes, musiciens, architectes), à une pensée, à des œuvres, confère à un pays le titre de puissance culturelle.

Cela relève de réalisations concrètes. Ce n’est pas un vœu pieux émanant de quelques élites. C’est de l’ordre de la Création.

L’obtention de ce titre ne dépend pas de vous. Ce sont vos pairs, les autres pays dans le monde, qui vous reconnaissent comme puissance culturelle, parce que vous exercez une influence qui dépasse les frontières géographiques. Vous avez de l’attractivité, du charisme, de l’autorité. Vous êtes « respecté » et non pas simplement redouté. Deux critères entrent en jeu dans l’évaluation de cette influence : l’espace et le temps.

En termes de rayonnement culturel, il faut que l’attractivité de ce pays abolisse les frontières. Ce qu’il crée exerce une sorte de séduction aux quatre coins de la planète et suscite un désir d’imitation, voire de l’admiration.

Ce qu’il crée doit aussi résister au verdict du temps qui passe. Ce n’est pas une simple fulgurance.

Ce sont ces deux notions, l’espace (une influence qui dépasse les frontières) et le temps (le verdict de l’histoire) qui confèrent à un pays le titre de puissance culturelle.

Je pense à la Grèce de Périclès, à l’Italie de la Renaissance, à la Chine des Tang et des Song, à la Russie de Tolstoï, à l’Angleterre de Shakespeare, à l’Allemagne des philosophes et des musiciens, à la France des Lumières, aux pays d’Afrique dont les sculptures cultuelles offrent des solutions plastiques qui ont fertilisé l’art du 20ème siècle occidental – la liste n’est pas close…

Ce rayonnement ne s’achète pas contrairement à ce que croient les Américains. Cependant, le cinéma américain a une chance de rentrer dans la culture de l’humanité parce que certains films sont de très belles réalisations artistiques et qu’ils expriment en profondeur «  l’esprit américain ». En effet, une condition est nécessaire pour que le processus de création soit susceptible de s’enclencher au cœur d’un pays et que l’œuvre ne soit pas une copie ou un pâle reflet d’œuvres qui ont beaucoup de force et furent créées ailleurs : la fidélité à soi-même.

Lorsqu’un pays est fidèle à lui-même et qu’il s’aventure dans la modernité en plongeant ses racines dans les traditions, les conditions sont réunies pour permettre à ce pays de devenir (rester ou redevenir) une puissance culturelle à travers les œuvres créées par ses écrivains et artistes. Cela suppose que ce pays ait une riche Histoire et qu’il l’assume totalement. Aucun créateur n’a jamais créé à partir de rien. Une plante pousse dans une terre féconde, pas dans un désert.

Examinons ce qui se passe en Chine aujourd’hui.

On ne saurait envisager une nation plus ancienne que la Chine, plus chargée d’histoire : trois millénaires de civilisation. Or la Chine d’aujourd’hui est peut-être une des nations les plus dépourvues de passé qu’on puisse imaginer. Elle s’est imposée à elle-même une véritable lobotomie, une ablation de ses propres traditions, une destruction de sa mémoire philosophique et religieuse, pendant tout le 20ème siècle, à intervalles générationnels.

Un siècle d’abrasion de tout ce qui était le fondement de vos propres structures est un traumatisme grave parce que beaucoup trop long. La Chine sait qu’elle fut autrefois un grand pays de culture et tente avec beaucoup d’anxiété de se réapproprier son passé et de retrouver l’éclat du temps jadis.

Voici trois exemples de l’intense effort que les autorités chinoises font pour essayer de retrouver le statut de puissance culturelle.

En 2007, la télévision chinoise a retransmis à l’échelle nationale les célébrations de l’anniversaire de Confucius à Pékin et à Qufu où se trouvent le temple et le cimetière du grand philosophe (à la charnière du 6ème-5ème siècle avant notre ère). En son temps, Mao avait annoncé la désacralisation du sage. A Qufu des officiels étaient présents pour cette réhabilitation. Il y eut une cérémonie kitsch parce qu’on ne savait plus très bien comment pratiquer le rituel confucéen. Il semble qu’il ait fallu copier approximativement ce qui se faisait en Corée du Sud. Les lycéens étaient en jeans et baskets sous leurs costumes.

De la notion de « culte » on est ainsi passé à celle de « produit culturel », folklore. Comment réactiver des rites qui ont disparu ?

En 2008, autre tentative de se réapproprier son passé, cette fois-ci à l’échelle internationale. Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, retransmise dans le monde entier à la télévision, des banderoles avec des citations de Confucius ont été portées par des centaines de personnes dans le stade olympique. Des phrases extraites des Entretiens du maître à penser de la Chine impériale ont été scandées par des figurants habillés en lettrés confucéens. Qui pouvait bien être ainsi déguisé dans le stade olympique ? Ironie de l’histoire : les soldats de l’Armée Populaire de Libération (APL).

En 2010, la Chine suspend chez elle la diffusion d’une superproduction d’Hollywood, le film Avatar, réalisé par James Cameron, pour donner plus de chance à «  sa propre superproduction », Confucius, (encore lui !), une copie des films américains à grand spectacle, qui ne semble pas avoir trouvé de distributeur en Europe et aux Etats-Unis. Le cinéma d’auteur est censuré en Chine continentale. Quatre sujets sont interdits : le Tibet, la Révolution culturelle, la vie quotidienne dans les villages chinois, en raison de leur pauvreté, Tian’anmen. L’image de l’étudiant seul devant un char sur la place de Tian’anmen a fait le tour du monde. Combien de temps encore la Chine considérera-t-elle cette image comme taboue à l’intérieur de ses frontières ? Tant qu’un écrivain ou un artiste ne se sera pas emparé de cette image pour la métamorphoser, la faire passer du domaine du documentaire filmé à une œuvre aboutie, cette image (parmi tant d’autres) obstruera tout processus de création.

Nous avons nous-mêmes encore beaucoup de mal à nous relever du traumatisme qu’a constitué la Seconde Guerre mondiale. La réactivation de certaines images par des artistes français provoque toujours des réactions très vives.

Créer quelque chose de nouveau en exprimant « l’esprit chinois » sera un processus long et douloureux. La Chine s’est lancée dans la course à la modernité tout en essayant de retrouver des racines coupées depuis longtemps. La frustration de ne plus être reconnue comme un grand pays de culture a pu provoquer un phénomène de compensation, c’est-à-dire un effort excessif dans un autre domaine (en l’occurrence le secteur économique), en choisissant l’arme de l’adversaire ou du concurrent (l’économie de marché, le capitalisme), en sachant que de toute façon, tôt ou tard, elle a rendez-vous avec elle-même.

Pour d’autres raisons, les Américains connaissent le même phénomène de pyramide inversée : beaucoup d’argent au sommet, peu de racines à la pointe d’une pyramide qui risque de s’enfoncer de plus en plus dans un véritable désert.

Les Etats-Unis sont un pays neuf. Pendant une bonne partie de leur histoire, ils n’ont pas eu d’art, d’images. Ils ne se sont avancés que récemment sur la scène artistique internationale, au cours du 20ème siècle, et grâce à nous. Ils ne le reconnaîtraient certainement pas car la relation au maître est fort complexe.

D’autre part, ils adhèrent totalement à une économie de marché qui leur convient. La culture est pour eux de l’ordre du marketing. Pour un Américain, être une puissance culturelle se définit en termes de chiffre d’affaires, montant des exportations, bénéfices dégagés par l’industrie culturelle, augmentation des quantités de produits culturels dérivés. Vus sous l’angle de la consommation, les Etats-Unis sont assurément les meilleurs. Time is money. Malheureusement, personne (en dehors d’eux) n’a jamais considéré les Etats-Unis comme un grand pays de culture. Un Chinois à qui je demandais ce qu’ils pouvaient bien faire pour le devenir me répondit : «  Wait », attendre. (Nous ne parlions ni l’un ni l’autre la même langue, nous avons donc eu recours à un nouvel outil de communication, le globish). Encore une fois, il est probable que le cinéma américain rentrera dans l’histoire de la culture mondiale. Certains films sont de vrais chefs-d’œuvre. Cependant, les milliards de dollars générés par « l’industrie » cinématographique américaine montrent bien qu’ils vendent en grands professionnels qu’ils sont d’ailleurs et que la culture signifie pour eux marchandisation.

Par ailleurs, il y a tous les sous-produits, « les produits culturels », ce qui relève du divertissement, du loisir de masse, voire de la production en série et non de la culture. Il y a l’incroyable quantité de spectacles, l’incroyable quantité de feuilletons, de séries, qu’ils produisent avec un impératif de rentabilité et que nous avons choisi d’importer.

Attention : les Américains n’ont jamais prétendu que ce soit de l’Art. C’est du divertissement, ce qui n’est pas la même chose.

Consommer des feuilletons américains diffusés à la télévision française dépend de chacun d’entre nous. C’est une question de choix personnel de loisir. Il faut choisir entre le loisir que l’on se donne et le loisir que l’on reçoit passivement.

Il faudrait enfin parler de cette inquiétante galaxie que les Américains appellent « art contemporain », qu’ils vendent à des publics ciblés, simplement parce qu’il y a des acheteurs et fort peu de grands chefs-d’œuvre en circulation actuellement sur le marché mondial de l’art. Un art dit « contemporain » que nous sommes assez stupides (ou habiles) en France pour le transformer en diktat artistique mondial qu’il faudrait admirer, si bien que les Français expriment un profond rejet de tout art d’aujourd’hui qu’ils disent, avec raison, ne plus comprendre. N’y aurait-il pas une faillite des institutions françaises censées soutenir les artistes qui travaillent en France sans appartenir à cette galaxie ? Il s’agirait bien là d’une question politique. Autre question : quel enseignement est dispensé aujourd’hui par les écoles dites des Beaux-Arts en province et à Paris ? Là encore c’est une question politique, parce que c’est à l’Etat de se soucier de l’enseignement, de la transmission des savoir-faire.

Le marché étant devenu le véritable maître de la culture américaine, celle-ci rencontre aujourd’hui de profondes réserves de la part des autres puissances culturelles. L’Argent fragilise la création. Que penser de la dissémination accélérée des parcs Disneyland dans le monde ?

En conclusion, je dirais que nous avons un patrimoine artistique immense ; nous avons aussi un patrimoine spirituel. Ce patrimoine est « nourrissant », fécond. Mais il ne suffit pas d’être un pays de patrimoine. Il faut créer. Il va falloir aller puiser dans nos ressources profondes ce que nous pourrions offrir au monde justement au moment où toutes les structures sont en train d’être bouleversées, où les cartes sont redistribuées.

Encore une fois, la fidélité à nous-mêmes est une des clefs de cette aventure. Créer avec «  un esprit français »… En sommes-nous toujours capables ?

Les créateurs français vont devoir retrouver la force du poète qui change le monde simplement avec une plume et un crayon, et pas avec du néon.

Baudelaire n’écrivait-il pas :

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

(Les Phares, Les Fleurs du Mal, 1857)

Marie-Christine Lasnier Présidente de l’Association Francophone d’Accès à la Culture (A.F.A.C.)

 

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